Symbole de paix et objet de discordes : Le monument aux morts

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la plus meurtrière de notre histoire nationale, la France est victorieuse. Victorieuse mais endeuillée. Cette guerre a mobilisé plus de soldats, provoqué plus de morts et causé plus de destructions matérielles que toute guerre antérieure. Plus de 60 millions de soldats y ont pris part. Environ 9 millions de personnes sont mortes et approximativement 8 millions sont devenues invalides. Au sortir de la guerre, la nation souhaite rendre hommage au sacrifice de ces millions d’hommes et de femmes morts ou disparus au champ d’honneur.

Une loi et des délibérations

C’est ainsi que naît la loi du 25 octobre 1919 consacrée « à la commémoration et à la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre ». Plusieurs mesures sont prévues : notamment l’attribution de subventions par l’État aux communes pour glorifier les héros morts pour la Patrie.

Par délibération, en date du 28 juillet 1922, le Conseil municipal de Levallois vote la construction d’un monument aux morts dans le cimetière municipal. Un concours est lancé  avec pour seule consigne la sobriété.

Le choix du sujet est laissé aux concurrents. Toutefois, ils devront se pénétrer de l’idée qu’ils doivent créer un monument d’architecture sobre, ne comportant aucun attribut confessionnel ou de glorification guerrière et symbolisant l’horreur de la guerre et la prospérité des peuples dans un avenir de paix et de fraternité.

Différent types de monuments

Pierre Roy, coauteur de Autour des monuments aux morts pacifistes en France estime que les monuments aux morts peuvent se classer en 5 catégories « les triomphalistes, les doloristes (femmes ou enfants en pleurs), les explicatifs, les pacifistes, les problématiques. Par « problématique », il faut comprendre que le monument renvoie un message de paix, un poème par exemple, mais en même temps on voit un poilu (nouvelle fenêtre) le fusil à la main »

Marqués par un style généralement doloriste, les monuments aux morts varient selon les municipalités. En Alsace-Lorraine, la majorité des soldats sont morts sous l’uniforme allemand : on indique ainsi sur ces monuments « À nos morts », plus que « À nos enfants morts pour la France ». Les mairies de droite, nationalistes et  « revanchardes », mettent plutôt en avant une ode à la victoire, avec par exemple une statue avec une couronne de laurier et un fusil dressé, alors que les mairies de gauche préfèrent davantage insister sur le deuil. On trouve même parfois des monuments aux morts pacifistes (nouvelle fenêtre).

Les pertes massives amènent, le plus souvent, non à glorifier la victoire, mais à honorer ceux qui ont perdu la vie. Cet aspect est important, car la très grande majorité des monuments élevés à cette occasion le sont à l’initiative, ou au moins avec la participation financière des anciens combattants. Leur motivation à continuer de se battre était l’espérance que cette guerre serait la dernière (« la Der des Ders (nouvelle fenêtre) »), et que leur sacrifice ne serait pas vain ; les monuments sont aussi là, dans une certaine mesure, pour rappeler ce sacrifice.

Le 14 mai 1923, le jury  se réunit pour désigner le lauréat du concours.  Le projet du statuaire Charles Yrondi et de l’architecte Bertin est ainsi retenu. Levallois sera doté d’un monument pacifiste ! (En France, il n’existe que 35 monuments de ce type).

Le monument de toutes les polémiques

L’interprétation du monument donné par le statuaire, lui-même ancien combattant, et celle communément admise, est la suivante :

Monumentsaux morts003 bis
Monument réalisé en calcaire et pierre de taille. L’édifice mesure 10,80 mètres de haut et 8,50 mètres de coté.

La France pleure ses enfants. À sa gauche un soldat noir rappelant le concours des troupes coloniales reste dans une naïve et muette admiration, tandis qu’à sa droite, un troupier plus conscient, attend les ordres de la Patrie, résolu au sacrifice. Dans son regard il y a une désapprobation des atrocités engendrées par la guerre. En dessous du soldat noir se trouve un fusillé. Plus bas, un autre combattant est à genoux, dans l’attitude du soldat prêt à lancer une grenade. Lui aussi semble s’adresser à la France et demander si il est vraiment indispensable, après tant de souffrances, de mourir soit fusillé, soit gazé comme son camarade à sa gauche. Enfin, au premier plan, l’ouvrier brisant l’arme symbolique du crime (une épée) pour l’utiliser à une œuvre de paix.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le monument surplombe une crypte comportant 300 places ainsi que plusieurs plaques nominatives recensant les Levalloisiens morts pour la France.

Actuellement reposent les corps de 192 soldats, 108 places sont donc inoccupées. Au fur et à mesure où des concessions familiales de soldats morts pour la France prennent fin, les corps sont transférés dans la crypte.

La porte qui mène à cette crypte est très travaillée. La pensée qui a guidé sa composition est la suivante :20181029_144402

Un soleil levant symbolise l’aurore de paix née de la cendre des géants qui dorment dans le tombeau. Deux mains puissantes sortent de ce soleil, elles représentent l’effort des morts s’arrachant de l’ombre, se hissant vers le jour pour rappeler aux vivants, en leur montrant la branche d’olivier symbole de paix, la raison de leur sacrifice.

 

 

Un projet pacifiste dans un climat tendu

Ce projet prend naissance dans un climat tendu, car en effet, à la sortie de la guerre des tensions éclatent entre la municipalité de Louis Rouquier  et les associations d’anciens combattants.

Ainsi, la commémoration du 1er novembre 1921 finit par des affrontements.  Le drapeau rouge  ayant été déployé en tête du cortège et M. Jambon, adjoint au maire terminant son discours par le slogan « À bas la guerre ! Vive la révolution sociale internationale », les associations d’anciens combattants y voient une provocation.

Dans ce climat tendu et afin d’apaiser la situation, le maire nomme deux délégués représentant les associations d’anciens combattants à la commission chargée du projet de monument aux morts.

Le monument retenu sera placé dans l’enceinte du cimetière. Il atteindra une hauteur totale de 10,88 mètres.

Une violente campagne de presse est menée contre ce monument.  Certaines associations d’anciens combattants y voient la France de la victoire représentée par une femme en pleurs, le soldat attaché au poteau, la glorification de ceux qui ont failli au combat, et l’ouvrier brisant une épée, une attaque contre l’armée.

« Le scandaleux et inacceptable monument aux morts de la guerre : ce monument ne parait pas seulement évoquer l’horreur de la guerre, il est aussi antimilitariste « . L’avenir de Levallois n°92 du 09 octobre 1926.

Le monument est mutilé dans la nuit du 23 au 24 novembre 1926. La ligue des droits de l’homme condamne cet acte. Selon elle, cette œuvre n’a aucun caractère défaitiste et rend hommage aux victimes. La municipalité, par voie d’affichage appelle la population à s’indigner contre cet acte de vandalisme.

Le monument aux morts, lieu de mémoire par excellence, est une interpellation adressée par les morts aux vivants qui pose ces questions toujours actuelles :

  • Pourquoi sommes-nous morts ?
  • Qu’avez-vous fait de notre mort ?
  • Sommes-nous morts pour rien ?

 

                                                                 Article écrit d’après les recherches de Denise D.

 

Publicités

la 2 CV, une Très Petite devenue grande

Notre « deudeuche » nationale est née d’un projet intitulé TPV pour Très Petite Voiture. Nous allons retracer l’incroyable épopée de cette voiture populaire, présentée au public en octobre 1948, il y a 70 ans !

Naissance du projet

En 1934, Pierre Michelin rachète la société Citroën confrontée à des déboires financiers. Il place à la direction générale de l’entreprise Pierre-Jules  Boulanger, c’est lui qui conduira le projet de la 2 CV(nouvelle fenêtre).

Monsieur Boulanger cherche à développer la société sur un marché autre que la Traction avant. Cette idée de concevoir une voiture économique lui serait venue lors d’un embouteillage dans un village auvergnat. Pierre Boulanger constate que les difficultés de circulation sont dues non à des voitures mais à des carrioles à cheval, des charrettes et brouettes. Comme il veut comprendre la raison de cette absence de véhicules motorisés, de retour à Paris, il charge un ingénieur de concevoir et de réaliser une enquête d’opinion. Le résultat est sans appel. Les personnes interrogées considèrent l’automobile comme trop chère, trop grande, voir difficilement maniable.

 

C’est alors que naît le projet  » TPV « . Pierre Boulanger convoque le directeur du bureau d’études, Maurice Brogly et lui demande de concevoir cette voiture. La commande semble simple… cette voiture devra pouvoir transporter entre deux et quatre personnes, cinquante kilos de pommes de terre (ou de bagages) à la vitesse de 50/60 km/h, sans consommer plus de 3 litres aux cents ! dernière contrainte, son prix devra être 3 fois plus bas que celui d’une traction avant 11 CV.

En résumé, elle devra être économique en entretien comme en fonctionnement !

Maurice Brogly, surnommé le lion, mandate l’équipe d’André Lefèbvre pour réaliser ce projet.

Les premiers prototypes voient le jour en 1937. Ils ont comme caractéristiques de disposer d’un seul phare et d’une manivelle pour le démarrage.100Z151002

À partir de cette date, les prototypes sont testés, dans le plus grand secret, sur le site de La Ferté-Vidame, en Normandie.

En septembre 1937, un brevet d’invention est déposé à la direction de la propriété industrielle sous le nom «  Voiture à roues indépendantes ». Ce dernier est délivré en novembre 1938.

L’équipe du projet veut faire vite car la marque Ford s’apprête à sortir une 6 CV à Poissy.

Avant la déclaration de guerre à l’Allemagne, il existe 250 prototypes de la TPV, toutes assemblées dans l’usine levalloisienne, anciennement Clément-Bayard.

Fin août 1939, la TPV est homologuée par les Mines sous l’intitulé « 2 CV A ».Citroën 7Fi321029

Une voiture dans la tourmente

La guerre met en suspend le projet. Les Allemands sont intéressés par ce véhicule. Plusieurs missions d’ingénieurs allemands sont venus observer la 2cv sur la chaine de montage à Levallois. Suite à ces visites, les Allemands demandent que 3 voitures leurs soient cédées. La direction de Citroën refuse de donner suites malgré les injonctions de l’occupant, et va jusqu’à détruire tous les prototypes (sauf 5, qui seront retrouvés bien plus tard).

La Très Petite présentée au président

Le 07 octobre 1948, à l’ouverture du 35 ème Salon de l’automobile, Pierre Boulanger dévoile lentement la 2 CV devant le Président de La République, Vincent Auriol. Elle stupéfie par son aspect insolite, l’astuce de ses aménagements, son caractère économique, et ses possibilités d’utilisation multiples. Un public de 1 300 000 visiteurs vient voir ce curieux véhicule. Le capot du moteur est plombé, le moteur n’est pas visible.Grandes heures de la 2 chevaux 2

L’accueil de la presse est mitigé. La 2 CV est comparée à une boite de conserve. Peu nombreux sont les journalistes à lui prédire un brillant avenir. Pour autant, l’équipe Citroën réalise un sondage d’opinion durant 10 jours sur le stand auprès des hommes, des femmes et des enfants !

Elle s’élance !

Le prix annoncé est de 185 000 francs. Elle ne sera commercialisée qu’à partir de 1949..Citroën 7Fi325003

La vente est organisée de telle façon que les 200 premiers clients doivent avoir des moyens modestes et la nécessité de se déplacer fréquemment. Les premiers conducteurs sont principalement des cultivateurs, des assistantes sociales et des agents d’assurance.

De plus, elle est vendue uniquement de couleur grise. Finalement, le prix est 228.000 francs

Les commandes affluent et les délais de livraisons se comptent en plusieurs années. C’est un triomphe.

La fin d’une épopée, mais le mythe survit

Si le 29 février 1988, la toute dernière 2 CV sort de l’usine de Levallois par la porte du 54 quai Michelet (actuellement Charles-Pasqua), ce n’est pas pour autant « la chronique d’une mort annoncée ». En effet, elle est une star immortalisée sur la pellicule.

Façade Levallois 3
La dernière 2 CV sort de L’usine Citroën de Levallois

Nous pouvons la retrouver au travers de nombreux films : Moyen de fuite dans « Les diaboliques » (1955), symbole des « Dupont et Dupond » Dans « Tintin et les oranges bleues » (1964), objet d’un larcin dans « les valseuses » (1974) Compagne de Roger Moore dans « Rien que pour vos yeux » (1981), amoureuse dans « Cars 2 » (2011)…  et bien d’autres encore, mais surtout, objet de désespoir pour Bourvil dans l’inoubliable « Corniaud » (1965),

« Ah bah maintenant, elle va marcher beaucoup moins bien ! Forcement ! »

Un jeu d’enfants, auquel certain d’entre vous a peut-être joué, contribue a faire vivre ce mythe. Si je vous dis:  » 2 CV verte sans retouche » arrivez-vous à visualiser une 2 CV verte tout en ressentant un petit pincement sur l’avant-bras ?

Un bel héritage

Levallois, dotée d’une histoire récente est cependant riche d’un patrimoine important. Le patrimoine est un héritage (une transmission) commun d’une collectivité, d’un groupe humain afin de perpétuer la mémoire. Derrière cette notion , plusieurs aspects : on parle de patrimoine architectural, historique, culturel…

Patrimoine architectural

Si certaines constructions comme le Temple protestant, l’Hôpital britannique, ou encore la Villa mauresque ont été classées monuments historiques, d’autres bâtiments enrichissent notre patrimoine architectural (nouvelle fenêtre) .

Il est difficile de ne pas évoquer notre majestueux Hôtel de Ville, inauguré en 1898. Difficile aussi de ne pas parler de la Résidence sociale, de la fondation Cognacq-Jay. Il faut rappeler que le Patrimoine est vivant, par conséquent des bâtiments disparaissent, d’autres apparaissent ou sont reconvertis pour une autre activité. C’est le cas, entres autres de l’hospice Raynaud (aujourd’hui office public départemental du logement) et de sa crypte, , ou encore de l’Alliance des travailleurs (reconverti en immeuble de bureaux) et de l’Escale (anciennement usine des cafés Carvalho).

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 

Patrimoine paysager

Ce patrimoine se compose de 8 parcs, 18 squares, une centaine d’îlots verts dont 7 sont classés remarquables. Ces espaces verts représentent presque un cinquième de la superficie de notre ville. Ce patrimoine est exceptionnel et se caractérise par la diversité de son fleurissement permanent à chaque saison, sa créativité et son originalité. Rappelons que Levallois a reçu de nombreuses récompenses, dont la fleur d’Or en 2010 et 2016.

 

Un Patrimoine mémoriel lié au devoir de mémoire

Le patrimoine mémoriel (nouvelle fenêtre)  peut se résumer comme l’ensemble des monuments et objets commémoratifs nécessaire à la transmission de la Mémoire aux générations futures pour ne pas oublier. Il s’articule autour de  la mémoire nationale, de  la mémoire locale et de la mémoire individuelle.

Depuis plusieurs années, ce patrimoine prend une plus grande importance avec les célébrations et commémorations nationales. Cette année 2018 célèbrera  le centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918. Sur le territoire de Levallois, ce patrimoine mémoriel est très conséquent . En effet, de nombreux monuments ou  plaques commémorent l’action de Levalloisien(ne)s dans l’Histoire.  Ainsi un monument, place du 11 novembre 1918,  honorent les taxis de la Marne dont une partie est sortie des garages levalloisiens de la compagnie de taxi G7.

D’autres plaques dans les rues signalent le lieu où un résistant est mort lors des combats pour la libération de Levallois en août 1944.

Lieux de mémoire par excellence, le cimetière de Levallois accueille, outre les Morts pour la France, des personnalités historiques telles que Louise Michel, Maurice Ravel, Gustave Eiffel, et plus récemment Madame Soleil ou Léon Zitrone. La Municipalité entretien ce lieu avec soin.

Un patrimoine immatériel

Très peu connu du grand public, le patrimoine culturel immatériel est apparu dans les années 1990. Il se caractérise par son aspect fragile et fédérateur.  Il est formé de  pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire.  A titre d’exemple,  les armoiries de la Ville sont une représentation condensée de l’Histoire de la Ville.

Armoiries
Les trois abeilles représentent le caractère laborieux de la ville, le brule parfum pour signaler l’industrie du parfum et des cosmétiques à Levallois, et la roue dentelée, pour signifier que Levallois a été l’un des  berceaux de l’industrie automobile

Mais il est nécessaire de garder toujours à l’esprit que la valeur patrimoniale de chaque élément est déterminée par plusieurs facteurs et varie au cours du temps.

Bien que très jeune d’un point de vue historique, Levallois recèle un patrimoine important, varié et insoupçonné. Chacun des agents de la Ville, chacun dans leur domaine d’activités, s’emploient tous les jours à préserver et à transmettre ce patrimoine made in Levallois.

À Levallois, Eugène Morel crée la lecture publique pour tous !

Nous avions conclu notre précédent article « l’histoire de La Médiathèque de Levallois, 1ère partie-1873-1912» en citant le nom d’un des grands fondateurs de la lecture publique en France, celui d’Eugène Morel connu surtout dans le monde professionnel du livre pour avoir fortement influé sur l’évolution des bibliothèques françaises au XXème siècle.

Faire de la bibliothèque un lieu propice à la découverte, au savoir et à la distraction.

MOREL_ Eugene_livre d'or_Meudon

Quand est inaugurée en 1898 la bibliothèque de l’hôtel de ville de Levallois, cela fait un peu plus de cinq ans qu’Eugène Morel vient de quitter son métier d’avocat pour devenir bibliothécaire au service de la Bibliothèque Nationale.

Bien que nouveau dans le métier, Morel va très vite porter un regard critique sur l’état de la Nationale et celui des bibliothèques en général qu’il qualifie alors de lieux poussiéreux, mal conçus pour le public et aux horaires inadaptés. À l’image des bibliothèques « librarians », qu’il visite lors d’un séjour dans les pays anglo-saxons, Morel préconise des mesures radicales en terme de services et de collections qu’il expose, dès 1908, dans un premier ouvrage intitulé : Bibliothèques, essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans les deux mondes (1908-1909) puis dans un second en  1910 : La Librairie publique.

La modernisation des bibliothèques françaises selon Eugène Morel

Jugeant l’état des bibliothèques françaises déplorable et non adapté au public, avec comme fil conducteur le principe d’un accès au savoir pour tous,  Morel va définir son objectif de rénovation en trois axes : rénovation du lieu bibliothèque ;  classification des collections ; formation des bibliothécaires à cette évolution.

  1. L’espace : construire des bibliothèques libres d’accès, gratuites et bien visibles de l’extérieur. Y concevoir un aménagement intérieur clair et accueillant pour changer radicalement l’image de ces lieux. La bibliothèque doit être un lieu convivial et animé où tous les citoyens peuvent aussi venir se distraire.
  2. La composition des fonds : le fonds doit être divers et actualisé pour satisfaire le plus grand nombre de lecteurs. Un espace entièrement dédié aux périodiques doit être prévu (journaux, revues, gazettes…) et un autre à la jeunesse.

Les documents doivent être prêtés gratuitement, ce qui suppose de mettre en place un service de prêt pour tous types de documents par un système de classification simple et pratique afin que chacun puisse trouver et emprunter facilement un ou plusieurs documents. L’objectif est de permettre aux lecteurs d’acquérir de l’autonomie, dans la liberté de choix qui est la leur, pour trouver ce qu’ils cherchent ou découvrir de nouvelles disciplines.

Affiche réouverture bibliothèque1913-1

Il est donc impératif de tenir les collections à jour et disponibles.  Morel propose à cet effet un classement par matières et un système à trois chiffres selon la méthode mise en place aux États-Unis par Dewey . Un catalogue à destination du public dans lequel chaque titre est répertorié selon sa nature et son sujet va compléter cette démarche afin que tout lecteur puisse connaitre l’ensemble du fonds et se repérer facilement dans les rayons.

La formation des bibliothécaires : un aménagement et des techniques de classement et d’accueil nouveaux qui exigent une formation appropriée du personnel.

En ce début de XXe siècle, la seule véritable formation pour les bibliothécaires est celle de l’École des Chartes, fondée en 1821, que Morel considère beaucoup trop spécialisée, trop axée sur l’histoire médiévale et la paléographie, loin des attentes du public. Toujours conformément au modèle anglo-saxon, Morel souhaite former le bibliothécaire de demain. Il expose son projet de formation pour les bibliothécaires, dans La Librairie publique :

Il faut exciter sans cesse le public, le fournir de renseignements de toute sorte, chercher pour lui, non dans d’insipides catalogues, mais en place, les volumes ou documents les plus utiles, suivre l’actualité, dresser à chaque moment l’état des ressources de la librairie sur les sujets les plus divers : une guerre, des tarifs douaniers, une loi sociale, une invention nouvelle…

Une première approche de cet enseignement voit le jour en 1910 avec la création de la section des Bibliothèques modernes fondée à l’initiative de Morel avec l’appui de la toute jeune Association des bibliothécaires français ABF . C’est donc sous la forme d’un cycle de conférences que Morel  va proposer les premiers enseignements de cours de bibliothéconomie moderniste. Un cycle qui s’étalera sur quatre ans de 1910 à 1914. Une cinquième série de conférences avait été prévue pour l’année 1914-1915, mais n’eut finalement pas lieu, la France étant entrée en guerre début août 1914. Morel a semble-t-il tenté de reconduire le programme en 1915-1916, mais sans succès. La Grande Guerre a donc mis un terme définitif aux conférences sur les bibliothèques modernes. Elles sont aujourd’hui accessibles sur le site de l’ABF.


La bibliothèque de Levallois : le premier catalogue Dewey et la première section de lecture enfantine de France.

Il s’agit alors pour Morel de convaincre les municipalités de créer des espaces proposant des collections à destination de tous les publics ! Mais la plupart restent frileuses à ce nouveau  mode de fonctionnement.
En 1911,  la municipalité de Levallois-Perret a pourtant le projet de rénover et d’agrandir les locaux de sa bibliothèque municipale créee en 1898. Ayant eu connaissance des conférences de « bibliothèques modernes » d’un certain Eugène Morel, le Conseil municipal de Levallois eut l’idée de faire appel à lui en vue de ce réaménagement. C’est pour Morel l’occasion inespérée d’introduire et de mettre en pratique en France le modèle d’organisation anglo-saxonne, modèle jusqu’alors rejeté par les gens du métier.
En deux ans, Morel va procéder à des achats massifs de documents, reclasser l’ensemble du fonds en utilisant la classification décimale Dewey avec des indices à trois chiffres, constituer une section de lecture enfantine, introduire pour la première fois  un système de libre-accès aux documents et publier un catalogue de près de 700 pages avec une longue introduction qui est à la fois un manifeste et un manuel technique pour la bibliothèque publique moderne. Toute la problématique de la bibliothèque publique y est énoncée : locaux, collections, catalogues, horaires, prêt, publicité, gestion, autonomie du lecteur, accès libre au rayon. Morel espère démontrer que ce système est applicable en France dans toutes les bibliothèques.

Catalogue bibliothèque 00-2

Le catalogue de Levallois fut rédigé en deux ans  de 1911 à 1913 et  a donc été le tout  premier essai en France de catalogue important et systématique appliqué à une bibliothèque populaire. Tiré en 2000 exemplaires, il fut presque aussitôt épuisé.  Ce n’est qu’en 1921 que celui-ci put être réédité, au lendemain de la Première Guerre mondiale.

La conséquence de la rédaction du catalogue et de la modernisation du lieu : les prêts et la fréquentation  furent rapidement doublés.

MERCI MONSIEUR MOREL !

Cet article n’est qu’un bref aperçu de l’œuvre de Morel qui retrace les grandes lignes de son immense influence pour innover, transformer les bibliothèques et le métier de bibliothécaire. Il insiste sur le fait que c’est d’abord à la bibliothèque de Levallois que cet homme précurseur a eu l’occasion et la liberté de développer et d’instaurer ses idées. Son action à Levallois demeure un tournant dans l’histoire de la bibliothèque publique en France.
En 1911, à Levallois, pour la première fois en France, une bibliothèque a été conçue et reconnue comme une institution formatrice et culturelle destinée à un public plus large.
Ce service n’a cessé d’être au cœur des préoccupations des générations de bibliothécaires qui se sont succédé à Levallois. S’il a, aujourd’hui, largement dépassé le cadre du simple prêt de documents, force est de constater que les défis et les idées révolutionnaires de Morel restent toujours d’actualité. Au cours des dernières décennies, La Médiathèque de Levallois contribue à la modernisation des bibliothèques suivant l’évolution et les nouveaux besoins de la société. Elle propose un accès à Internet, des ressources en ligne, du prêt de livres numériques et des animations pour la jeunesse autour du numérique et ce, dans un souci constant d’intérêt général, de service pour tous les usagers et de lien social.

1917 – La maternité ouvrière de Levallois et Neuilly

L’année 1917 a modifié le cours du conflit sur un plan militaire avec l’entrée en guerre des États-Unis et les révolutions russes mais pas uniquement. De nouvelles expériences sociales sont réalisées comme la maternité ouvrière de Levallois et Neuilly.

label_centenaire_rond

AC92044_172Z_7
Maternité ouvrière – Vue du jardin intérieur

La Première Guerre mondiale va « légitimer » le travail des femmes, élément essentiel pour l’effort de guerre dans les usines notamment levalloisiennes.

Mais la crainte des pouvoirs publics est de voir se développer un phénomène de dénatalité. Des mesures sont prises pour concilier les obligations familiales et professionnelles des femmes.

La maternité ouvrière de Levallois-Perret résulte de l’initiative d’un groupe d’industriels de Levallois-Perret et de Neuilly-sur-Seine, soutenues par les Dames de la Croix Rouge et Albert Thomas, ministre de l’Armement et des fabrications de guerre.

L’objectif est de créer et d’organiser une maternité réservée  aux enfants des femmes travaillant dans leurs usines d’armement.

La création de cette maternité ouvrière est confiée à l’architecte François Le Cœur.

Il s’agit là de trois bâtiments légers, édifié sur un terrain de 1913 m², le long du quai Charles Pasqua [quai Michelet].

AC92044_172Z_5
Maternité ouvrière Vue d’ensemble des trois bâtiments – Quai Charles PASQUA [Quai MICHELET]

La décoration intérieure est confiée à l’artiste peintre et illustrateur jeunesse, André Hellé. Son œuvre se présente sous la forme d’une série de médaillons muraux.

AC92044_172Z_9
Maternité ouvrière – Salle de jeu

 

AC92044_172Z_8
Maternité ouvrière – Cantine

Les bâtiments sont inaugurés  le mardi 23 octobre 1917 en la présence de MM. Albert  Thomas, Louis Loucher, sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et aux Munitions et Paul Strauss. Ce dernier est sénateur de la Seine et président de la ligue contre la mortalité infantile.

AC92044_172Z_1
Maternité ouvrière – Délégation officielle

AC92044_172Z_3AC92044_172Z_4label_centenaire_rondSi cette réalisation est souvent citée comme exemplaire, elle sera peu reproduite. Les raisons sont simples. La disposition des bâtiments les rend difficile à chauffer. De plus, la légèreté des constructions nécessite un entretien permanent donc coûteux. Et pour finir, la moyenne des enfants admis n’est que de 37.

Rapidement après la fin de la Première Guerre mondiale, la maternité ouvrière est fermée.