Un lieu insoupçonné : les abattoirs

Avec la croissance rapide du village de Levallois, puis de la commune (créée en 1867), le développement des infrastructures a dû suivre très rapidement. En effet, il faut répondre à des besoins urgents, et notamment nourrir la population. Deux lettres arrivent en mairie le jour même de la dernière séance du conseil municipal de l’année : les bouchers et charcutiers de la commune exposent que, suite à l’interdiction qui leur est faite d’abattre les bêtes chez eux, ils se trouvent dans l’obligation d’aller chercher, à grands frais, les marchandises indispensables à leur commerce dans les communes environnantes. Ce qui, selon eux, coutent cher aux habitants de la commune. Ils sollicitent donc le Conseil municipal pour l’installation d’un abattoir sur la commune.

Une mise en œuvre laborieuse

Lors du dernier Conseil municipal de 1868, la question de l’implantation d’un abattoir à Levallois est évoquée. Celle-ci est remise à l’ordre du jour du premier Conseil de l’année 1869.

Les frères Pereire font la proposition de vendre à la ville un terrain de 7 500 m², situé entre les actuelles rues Victor Hugo, Paul-Vaillant Couturier et la ligne de chemin de fer.

Le Conseil négocie le prix du terrain et s’assure que toutes les garanties juridiques sur ce lieu sont acquises, ainsi que toutes les règles de droit public pour l’installation et le fonctionnement de ce futur abattoir.

Pour autant, l’affaire n’est pas aussi simple. Bien que le Conseil municipal déclare d’utilité publique la construction d’un abattoir en 1869, la proposition des frères Pereire présente des inconvénients. Le terrain prend de la valeur rapidement, en raison de sa proximité avec la gare de Clichy-Levallois, mais surtout, une telle installation risque d’incommoder les voyageurs des chemins de fer. De ce fait, le Conseil pense à installer cet abattoir rue de Cailloux (actuelle rue Pablo Neruda). Alors que ce projet est sur le point d’aboutir, les frères Pereire reviennent sur leur prétentions financières, et dans la mesure où c’est leur terrain qui présente le plus d’avantages, entre autre, celui d’un voisinage peut exigeant… car il s’agit du cimetière, il est finalement décidé que l’abattoir doit être construit sur ce lieu.

En raison de besoins urgents, en septembre 1870, le Conseil municipal décide de créer un abattoir provisoire au 33 de la route d’Asnières (actuelle rue Victor Hugo).

Dès 1878, deux projets pour la construction d’un abattoir sont présentés. Une commission à laquelle siège Gustave Eiffel, est créée  pour étudier ces deux projets. Le rapport est présenté en septembre 1880, et lors de cette séance, le maire (Jean-François Trébois) soumet les plans de l’emplacement du futur abattoir choisi par la commission des grands travaux. L’emplacement choisi a une superficie de 5 676 m², situé entre les rues Raspail (à l’époque rue Delaunay), Marjolin, le chemin de halage et la rue Baudin, au nord de la commune.

Dans la mesure où le Conseil municipal reçoit des plaintes sur l’état de vétusté et d’insalubrité de l’abattoir provisoire installé route d’Asnières, M. le Préfet est sollicité pour l’obtention des autorisations « pour établir un abattoir public […] offrant toutes les garanties nécessaires au point de vue de l’hygiène et de salubrité ».

Ca y est !

Finalement, ce n’est qu’en septembre 1881 que le traité est passé avec les frères Pereire pour l’acquisition du terrain nécessaire à cette construction. Le projet initial connait des modifications, et les travaux sont enfin réalisés. Fin 1886, le Conseil municipal approuve le décompte total. Il aura fallu 8 ans pour que cet abattoir voit le jour !

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Les besoins étant toujours croissants, des travaux d’agrandissement sont effectués à plusieurs reprises. En 1901, c’est un agrandissement de six étables de 10 m² pour la porcherie, la bouverie (bâtiment destiné au logement des bœufs) est surmontée d’un grenier pour le stockage du fourrage. La superficie des échaudoirs (grandes cuves où l’on échaude, ébouillante es bêtes abattues) augmente de 72 m², et la bergerie est prolongée.

Après la Seconde Guerre mondiale, le besoin d’étendre le cimetière communal scelle le sort de l’abattoir municipal. Lors de la séance du 29 novembre 1946, le Conseil municipal entérine la décision de démolir les bâtiments de l’abattoir. Il est détruit en 1948, soit 62 ans après sa mise en fonction.

Un autre abattoir, celui de l’usine Olida, est construit en 1955. Il permet de « traiter » plus de 3 000 porcs par semaine ! Les riverains de l’époque se rappellent peut-être encore des grognements des cochons qui sentaient leur dernière heure arriver. L’usine Olida, située rue Baudin, et rue Victor Hugo, face au cimetière, fusionne avec la société Caby en 1967, et quitte définitivement Levallois dans les années 80.

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Un bâtiment remarquable

Si aujourd’hui lorsque nous faisons nos courses, les prix sont affichés, et donc sont les mêmes pour chacun d’entre nous, il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, les prix des marchandises étaient annoncés « à la tête du client ».

Ce procédé a donné naissance aux coopératives de consommation et autres centrales d’achats.

Le début des prix uniques

Certaines entreprises ont vu naitre en leur sein des coopératives, des groupements pour l’achat de denrées alimentaires pour les employés de ces entreprises.

À Levallois, en 1890 est créé l’Alliance des travailleurs, qui est une société coopérative de consommation. Les ouvriers adhérents pouvaient y venir pour leurs achats, et même cotiser à une caisse de solidarité et de prévoyance.

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Cette nouvelle façon d’acheter donnera, quelques années plus tard, le jour aux « Monoprix, Prisunic, Franprix », où les prix sont affichés, uniques et les mêmes pour tous.

L’Alliance des travailleurs

À sa création en 1890, l’Alliance des travailleurs installe, selon toute vraisemblance, son siège social au n°50 de la rue Carnot. Un permis de construire pour un immeuble au 61 rue de Cormeilles (actuelle rue Anatole France) est déposé en 1897, afin d’y établir son siège social et un grand magasin de consommation. Le projet est confié à l’architecte Adolphos Gelbert, et est inauguré en 1902.

La maçonnerie est exécutée par les maçons de Paris, sous la direction de Dufresne, la serrurerie et le fer forgé sont acquis chez Meurer et schwartz, les sculptures et ornements sont conçus chez Gabaud, et la tuilerie et faïence sont commandées chez Gilardoni (nouvelle fenêtre) et Lebnitz.

Alors que le rez-de-chaussée et le premier étage s’élèvent en pierre dure de Saint-Maximin, les étages supérieurs sont constitués de pierres et briques de Bourgogne rose pâle. Les murs donnant sur cour sont construits en pierre et briques de Sannois. Les solives des planchers sont fabriquées en acier, et les colonnes ornementales en fonte, sur un modèle spécial. Cet édifice présente, pour cette époque, un excellent exemple de l’utilisation de la brique en façade.

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Il s’agit d’une composition symétrique. Le premier étage, noble, comporte des fenêtres trilobées  (en forme de trèfles à 3 feuilles), et un balcon. Le dernier étage est muni d’un œil de bœuf.

Le bâtiment, déjà très remarquable, comporte en haut du fronton (en pierre) de la façade principale l’inscription  :  « siège social de l’Alliance des travailleurs – Société coopérative de consommation fondée en 1890 « .

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En annexe, dans la cour, se trouvent les réserves, une boulangerie et les écuries.

 

 

Le tout à l’égout est installé en 1901, et le bâtiment est inauguré l’année suivante.

Trois succursales levalloisiennes sont aménagées au n°50 de la rue Martinval (actuelle rue Voltaire), au n°39 de la rue Chaptal et au n°4 de la rue des frères-Hebert (actuelle rue Édouard Vaillant)

Une fin brutale pour l’Alliance des travailleurs, mais une suite heureuse pour le bâtiment

Six ans plus tard, dans un courrier daté du 19 novembre 1907, ceux qui avaient souscrit des obligations pour financer le projet se rebellent et alertent la presse sur les problèmes majeurs. Cet immeuble voulait offrir à la classe ouvrière un certain prestige, mais s’avérait fort coûteux.

Nous, les obligataires, qui avons apporté nos économies pour l’édification du siège de la rue Cormeilles, nous nous voyons refuser le droit de nous y réunir par les politiciens qui dirigent aujourd’hui l’alliance (…) Les recettes hebdomadaires qui étaient de 23 à 25 000 francs avant que le siège soit rue de Cormeilles, sont à présent à peine de 15 000, et cela va de plus en plus mal.

C’est ainsi que lors du renouvellement du Conseil d’Administration, le 24 novembre suivant, les souscripteurs exigent la vente de l’immeuble.

Depuis, le bâtiment a subi diverses modifications : à l’intérieur, les colonnes en fonte, ainsi que l’armature métallique de la toiture et de la verrière de la grande salle des fêtes, ne sont plus apparentes, noyées dans de l’enduit protecteur ou habillées. En 1914, le bâtiment est occupé par un concessionnaire automobile.

Ce bâtiment est inscrit à l’inventaire général du patrimoine culturel de la France (nouvelle fenêtre) depuis le 6 octobre 1995. En 2006 il a connu une réhabilitation poussée pour le transformer en bureaux.